Que sera notre univers professionnel de demain ?
Par Le Campus de la CCI Paris Ile-de-France • 15 mai, 2012 • Catégorie: Connecter au réel, Innovation pédagogique, La vie du campus, Orientation, Oser, inventer, expérimenter
La Chambre de commerce et d’industrie de Paris publie depuis plusieurs années « Les Cahiers de Friedland – Regards croisés sur l’économie et les entreprises ». Cette publication a pour ambition de fournir aux entreprises des clés de décryptage pour comprendre un monde en mutation rapide et de leur apporter un regard prospectif sur les tendances et les questions qui les environnent, elle s’emploie à aborder les thématiques tant au niveau des politiques publiques qu’au niveau entrepreneurial. Rencontre avec Corinne Vadcar, son rédacteur en chef à propos du dernier numéro consacré aux « Métiers et compétences pour une nouvelle croissance ».
Le blog du campus : Dans le dernier numéro des Cahiers, vous interrogez plusieurs experts sur les tendances majeures qui vont caractériser nos univers professionnels de demain ? Quelles seront-elles ?
Corinne Vadcar : Nos univers professionnels n’échappent pas à un certain nombre de tendances de fond qui devraient se renforcer à l’avenir. La première de ces tendances est la « complexité du monde ». Nous sommes chaque jour, dans notre quotidien, confrontés à une complexité croissante de nos environnements, laquelle se répercute sur nos tâches, dans l’exercice de nos métiers. Chacun de nos univers comprend aujourd’hui des dimensions autres que celles qui relèvent de la technique propre : dimensions économiques, juridiques, environnementales, sociales, bien entendu mais aussi dimensions humaines, culturelles, sociétales, historiques, etc. Or, il sera demain de moins en moins aisé, sans une formation générale, d’accéder à cette complexité du réel. Comme le soulignent Nathalie Berriat et Anne-Marie Le Bévillon (CCIP) dans ces Cahiers « ce qui permet d’apprendre à appréhender cette complexité, ce sont la philosophie, la sociologie, etc. ». Gérer la complexité du monde, c’est aussi prendre le temps de réfléchir pour affronter des risques de plus en plus importants et globaux dans son métier.
La seconde tendance de fond qui pourrait être prédominante demain dans nos univers professionnels est un certain « retour à la proximité » avec le client, avec l’humain. Jean-Paul Vermes, Premier Vice-président de la CCIP, chargé de l’enseignement, ne dit pas autrement lorsqu’il écrit, dans ces mêmes colonnes, que « les métiers de proximité peuvent donner du sens à l’action des entreprises car elles ont besoin de tout ce qui les rapproche des individus« . De fait, l’on voit, d’ores et déjà, que la relation-client retrouve ses lettres de noblesse dans les entreprises. On y affecte d’autres moyens, d’autres compétences et on lui redonne surtout la dimension « humaine » qu’elle avait quelque peu perdu avec l’émergence du e-commerce. Xavier Ducurtil (HEC Paris) constate ainsi justement que le rapport de forces s’est inversé avec le flux d’informations dont dispose le consommateur.
Le retour à la proximité pourrait aussi s’illustrer dans l’exercice de son métier. Si la plupart des auteurs louent les vertus de l’apprentissage, Etienne-Armand Amato (Gobelins, l’école de l’image) observe le développement des pratiques de compagnonnage ainsi que « les meilleurs professionnels (des nouveaux médias interactifs) se comportent comme des artisans d’autrefois, à quelques nuances près, (en ayant) souvent bénéficié d’un compagnonnage informel grâce à l’apprentissage, au stage et à leurs formateurs« . Et l’on peut se demander si les nouvelles formes de tutorat, le mentorat d’entreprise ne réhabilitent pas aussi d’anciennes formes de transmission du savoir et de l’expérience.
Enfin, une troisième tendance de fond que l’on observe dans nos univers professionnels est la « recherche de partenariats stratégiques » à tous les niveaux. Si cela est particulièrement vrai dans des domaines où la collaboration et le partage sont le fondement de l’activité, cela pourrait l’être aussi à l’avenir dans des filières ou des secteurs qui ont besoin de compétences externes, de regards extérieurs, d’apports technologiques ou financiers nouveaux pour se renouveler, affronter la concurrence, relever les défis de notre temps (matières premières, énergie, alimentation, réchauffement climatique). Et tout un ensemble de métiers émerge autour de cette recherche de partenaires stratégiques dans l’ »open innovation » par exemple, processus de recherche partagée et ouverte, qui pourrait bien révolutionner le monde de demain. Les entreprises ont besoin de partenaires pour appréhender et accompagner les changements dans toutes leurs dimensions.
LBC : La question des métiers émergents s’impose alors que l’économie française évolue très rapidement, quelles sont les anticipations des experts que vous avez rencontrés ?
Corinne Vadcar : La question des nouveaux métiers est fortement liée à la transformation de notre économie, au passage de l’ancienne à la nouvelle économie. Plus que de nouveaux métiers, il convient probablement de parler de nouvelles compétences. Certes, des métiers meurent par disparition de filières ou encore par délocalisation de celles-ci dans des pays à plus faibles coûts du travail. D’autres n’ont pas su se renouveler ou bien intégrer les nouvelles technologies. Mais il faut vraisemblablement davantage parler de renouvellement des métiers. Emmanuel Legendre (Novancia) fait ainsi remarquer que les métiers du e-commerce existaient déjà avec les messageries express ; ils ont pris d’autres appellations et/ou ont intégré d’autres éléments de la chaîne de valeur tels que la dimension environnementale (green supply chain). Certains métiers ou fonctions se développement aussi à la faveur d’ »effets de mode » ou de nouvelles terminologies à l’instar des responsables du développement durable hier, de l’innovation aujourd’hui, même s’ils traduisent des évolutions de fond.
Aujourd’hui, la plupart des nouveaux métiers/nouvelles compétences sont le résultat des évolutions technologiques, comme les métiers liés à l’Internet et aux réseaux sociaux (community manager, web marketer ou encore traffic manager), de contraintes juridiques nouvelles (management de la qualité, règles environnementales), de tendances démographiques (services à la personne). Ils illustrent effectivement ce basculement de l’ancienne vers la nouvelle économie. Plusieurs métiers naissent de ce basculement, si ce n’est ex nihilo, du moins en embrassant des éléments de métiers antérieurs ou d’autres métiers : supply chain risk manager, designer d’expériences utilisateur, technologue créatif, créateur de sens… Demain, les ingénieurs devront aussi être ceux de la nouvelle croissance.
Dans tous les cas, il faudra parler demain d’une certaine hybridation culturelle et sectorielle des métiers. Un boulanger n’est plus seulement un commerçant. C’est aujourd’hui un créateur. Un ensemble de métiers doivent intégrer les TIC dans la gestion client, dans diverses applications alors même que ces dernières étaient hier le propre des informaticiens ou des électroniciens. Les métiers de l’industrie et des services, par définition « complémentaires » estime Pierre Gattaz, Président du GFI, se trouveront également de plus en plus souvent intégrés. Il y a là des bouleversements majeurs en termes professionnels et humains mais aussi en termes de formation et de gestion RH.
LBC : En termes de compétences à acquérir et développer par les collaborateurs, que retenez-vous des analyses des contributeurs aux Cahiers ?
Corinne Vadcar : Dans des univers où les attentes du collaborateur vis-à-vis du monde de l’entreprise sont, somme toute, assez identiques à ce qu’elles étaient dans le passé, rappelle là-encore Jean-Paul Vermes, c’est peut-être davantage à travers les compétences nouvelles développées par le collaborateur que la relation avec l’entreprise peut se trouver renouvelée.
Au demeurant, ce qui ressort des interviews menées pour ce numéro auprès des chefs d’entreprise, des enseignants ou des professionnels de la formation, c’est qu’un diplôme, voire un double diplôme, n’est aujourd’hui – et la tendance devrait se renforcer – qu’un « pré-requis » pour un employeur, pour reprendre l’expression d’Anne-Marie Le Bévillon. On demande aujourd’hui, à un nouvel entrant sur le marché du travail, beaucoup plus que son (ou ses) diplôme(s) ; l’entreprise attend qu’il mette en œuvre d’autres compétences qui sont loin d’apparaître dans un CV ou une lettre de motivation. Un diplôme n’est que le commencement. « Il est donc important de partir de soi car ce qui fait la différence au final entre deux diplômés d’une même école, ce sont l’enthousiasme, la curiosité, etc. », rappelle Michèle Dain, ex-Directeur du BIOP.
Dès lors, ce sont les « compétences transversales » qui sont attendues par les entreprises, celles qui vont permettre demain à un collaborateur, au besoin, de changer d’univers professionnel parce qu’elles sont aussi « transférables » mais surtout celles qui vont permettre à l’entreprise qui y fait appel d’appréhender cette complexité du monde que l’on évoquait ci-dessus. Ce sont ces compétences qu’il faut essayer de transmettre aujourd’hui aux jeunes dans le cadre du cursus de formation même s’il est vrai qu’une partie de ces compétences – à l’instar des qualités de leadership – sont parfois mieux facilement transmissibles sur un terrain de sport que dans une salle de classe. Ces compétences, particulièrement déterminantes pour l’économie de demain, sont la capacité à travailler en réseau, ou en mode projet/collaboratif, à être en situation de réactivité, à maîtriser l’anglais – »voire une autre langue« , note Pierre Kosciusko-Morizet, Président de PriceMinister –, à savoir rédiger alors que l’écrit redevient essentiel dans la nouvelle économie, à appréhender les différences culturelles dans le monde, etc. « Celui qui aura « habillé » son diplôme avec ces différentes compétences disposera de plus d’atouts qu’un autre« , reconnaît Michèle Dain.
Mais parmi toutes ces compétences, celle qui revient le plus, dans ces colonnes, est la capacité d’un collaborateur à intégrer plusieurs dimensions, à connecter les différents domaines. « Être dans le jeu des correspondances » est la clef essentielle de la création, considère Édouard Malbois, Président d’Enivrance. L’approche systémique est indispensable à l’ingénieur qui doit, selon Alain Bravo, Directeur général de Supelec, acquérir « très tôt une grande capacité à intégrer différents paramètres avec une plus grande intensité » que dans le passé.
Enfin, plus qu’une compétence transversale, le collaborateur doit, aujourd’hui et demain, être dans une posture constante de veille ; il doit « apprendre à apprendre » au-delà des moyens traditionnels de formation continue/tout au long de la vie, car le monde évolue très vite. Là aussi, plus on a une culture générale, plus on est en mesure d’apprendre le plus longtemps possible et plus on peut générer soi-même de la connaissance. Car si les espaces « temps » et « monde » tendent à se réduire, il faut, a contrario, pouvoir durer, si possible avec passion, dans le métier que l’on exerce.
Le Campus de la CCI Paris Ile-de-France est composé de 11 écoles complétées par un dispositif original centré sur l'Enseignement, la Recherche et la Formation. 15000 étudiants, 4000 collaborateurs.
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